Hugues Demeude Journaliste reporter, auteur-réalisateur


Mercedes

Au musée Guimet, les arts asiatiques retrouvent l’avant scène

Le musée national des Arts asiatiques-Guimet a réouvert ses portes au public le 20 janvier 2001 après quatre ans de travaux. Une profonde restructuration de l’espace associée à une complète révision des choix de présentation enrichie des collections ont permis à l’institution fondée par l’industriel français Emile Guimet en 1889 de faire peau neuve. A la grande satisfaction des visiteurs qui découvrent un environnement attrayant conçu pour leur être profitable.

Dans les rangs de la file d’attente qui s’égraine le long de sa façade néoclassique tournée vers la place d’Iéna, l’accès imminent au tout nouveau musée Guimet titille les esprits à la manière d’un embarquement pour un lointain voyage plein de promesses. L’excitation de la découverte met en alerte les esprits et nourrit les discussions. Les articles élogieux lus dans la presse sur sa transformation sont commentés par certains, tandis que d’autres se rappellent l’époque où le musée était perçu comme un labyrinthe vétuste et hermétique avant sa fermeture au public en 1996.

Et d’emblée, sitôt après s’être acquitté de sa place au guichet situé dans l’ancienne rotonde soutenue par huit colonnes, on comprend que les quatre années de travaux ont été mis à profit à bon escient. L’espace qui se laisse découvrir est vaste, accueillant, lumineux et bien structuré. Rien de commun avec l’architecture précédente si ce n’est l’emplacement des étages supérieurs. Les architectes Henri et son fils Bruno Gaudin, lauréats du concours en 1992, présentent en fait un nouveau musée qui a notamment la particularité de s’articuler autour d’un double escalier, véritable colonne vertébrale de l’institution sur cinq niveaux. Depuis ces escaliers aux lignes douces s’ouvrent des perspectives horizontales et verticales qui sont relayées à l’intérieur des salles par des baies ouvertes, par des paliers, et des balcons qui permettent à l’oeil du visiteur de circuler et de créer lui même ses parcours visuels.

Une complète reconstruction

Jean François Jarrige, directeur et conservateur général du musée, a travaillé en étroite collaboration avec les deux architectes pour parvenir à mettre en valeur dans les meilleures conditions l’une des plus belles collections d’arts asiatiques du monde : “ Le projet de rénovation est né au sein de notre institution, et il nous a fallu sans cesse plaidé en sa faveur car la décision de rénover n’émanait ni d’un président ni d’un ministère. Nous avons trouvé une bonne écoute notamment auprès de Jack Lang qui y était très favorable au tout début des années 90, mais c’est Jacques Toubon qui, en s’emballant pour le projet, l’a mis sur les rails. Au terme de celui-ci, on peut dire que c’est en fait une complète reconstruction, et je dirais même une refondation. Nous avons par exemple creusé deux niveaux de sous-sol qui n’existaient pas autrefois, créant 2 500 m² de surface utile ”.

Ce gain de place a permis de débarrasser la structure du musée construit selon les désirs de l’industriel Emile Guimet en 1889 de tous ses ajouts postérieurs successifs qui avaient fini au cours du vingtième siècle par en faire une vieille bâtisse au cheminement incompréhensible. Avec l’arrivée de nouvelles collections et la nécessité d’installer des espaces de réserves, des solutions assez malheureuses avaient été adoptées telles que détruire l’escalier central datant de l’époque d’Emile Guimet, ou encore boucher les balcons, les fenêtres, et les points de vue, à tel point que le musée était devenu complexe voire inextricable. Par ailleurs, les circuits de présentation ne répondaient pas véritablement à une logique d’histoire des civilisations.

Jean François Jarrige souligne cet aspect : “ Il y avait une idée de présentation par technique : ainsi, on donnait à voir la céramique séparée des bronzes et de la sculpture. Avec les contraintes de place, il en résultait une certaine confusion : on trouvait les armoires chinoises du 17 et 18ème siècle enclavées au milieu de l’Afghanistan bouddhique du 2 et 3ème siècle de notre ère, et de la Chine archéologique. La Chine bouddhique, dont nous avons une très belle collection, était divisée en trois endroits différents sur deux étages ; l’Inde était séparée par un étage du Cambodge et des pays indianisés. Les visiteurs ne pouvaient donc pas vraiment percevoir de circuit logique ! Cette restructuration, en nous ouvrant de nouveaux espaces, nous a donc permis de redéployer les collections avec un thème important qui est celui de l’ouverture et de la fluidité ”.

Gaëtane qui visite le musée avec sa fille est très sensible à cet effort d’éclaircissement. Née en 1913, elle se souvient encore très bien de l’impact qu’avait eu sur elle la reconstitution sur 5 000 m² d’une partie du temple d’Angkor Vat lors de l’exposition coloniale qui s’est tenue à Paris en 1931. Fascinée, elle avait ensuite cherché à retrouver cette émotion en se rendant à plusieurs reprises au musée Guimet, mais sans résultat tant les présentations lui apparaissaient obscures, inaccessibles. Aujourd’hui, ses yeux pétilles et son sourire semble mimer celui des belles statues en grès de l’art khmer qui sont, en tant que fleuron du musée Guimet qui possède 4 700 pièces dans ses collections de l’Asie du sud-est, remarquablement installées dans les salles du rez-de-chaussée. “ C’est beau, lumineux, bien mis en valeur ” ponctue-t-elle.

Un musée d’histoire des civilisations asiatiques

“ Rendre au bâtiment une lisibilité perdue, affirmer clairement sa distribution, telle était notre tâche ” résume l’architecte Henri Gaudin. La transformation radicale de l’espace s’est donc faite conjointement avec celle de la muséographie. Dans la mesure où chaque salle correspond aux collections de différentes civilisations ordonnées de façon chronologique, le visiteur qui les parcoure peut s’appuyer sur d’indispensables jalons historiques pour bien saisir l’origine et l’originalité des oeuvres d’art présentées.

Au rez-de-chaussée, l’art de l’Inde d’inspiration religieuse (bouddhique, jaïne et brahmanique) et celui de l’Asie du sud-est influencé par la culture indienne ; au premier étage, l’art de la Chine antique, du 5ème millénaire jusqu’à la dynastie des Tang au 9ème siècle après J.C., ou encore celui de l’Asie centrale orientale bouddhique, située entre la Chine et l’Inde, mais aussi l’art bouddhique et hindou du Népal et les différents courants de l’art du Tibet, et enfin les oeuvres issues des actuels Pakistan et Afghanistan, avec de multiples pièces du Gandhara (région du Peshawar) qui remontent au 1er-3ème siècle ; au deuxième étage, la Chine classique, avec sa peinture qui s’imposa dès le 11ème siècle et ses arts décoratifs raffinés, l’art de la Corée, et celui du Japon qui se déploie sur plusieurs millénaires ; le troisième étage présente quelques pièces de la Chine Qing sous la dynastie des Mandchous, et le quatrième étage qui correspond à la partie supérieure de la rotonde regroupe deux grands paravents chinois de la première moitié du 17ème siècle.

Jean-François Jarrige explique ce parti pris muséographique : “ Nous pensons que les périodes ont plus à dire dans leur combinaison globale qu’à travers la séparation des collections. Nous étions précédemment dans un musée de collection et non de civilisation. Désormais, tous les aspects d’une civilisation, qu’ils s’expriment à travers les peintures, les céramiques, les objets d’orfèvrerie du 5ème ou du 18ème siècle, se retrouvent ensemble ”.

Les grands objectifs sont donc affichés : augmenter le volume de l’espace du musée, réunir les grands ensembles des collections selon les différentes civilisations, mais également rééquilibrer ces grands ensembles. Il poursuit : “ Nous avons aussi voulu rééquilibrer les présentations en donnant plus de place à certains pays dont nous avions de belles collections : ainsi le Japon occupe deux fois plus de surface que dans les anciennes présentations ; et la Corée dont on n’entrevoyait qu’un tout petit échantillonnage sur 60m² est maintenant présentée dans une galerie de 360 m² ”.

De surcroît, des arts majeurs qui étaient pratiquement absents des anciennes présentations, comme la peinture, la calligraphie, ou les estampes, c’est à dire tous ces arts graphiques qui sont des expressions majeures de la Chine, du Japon, et de la Corée, sont offerts à l’attention du visiteur. Irène et Jeffrey, deux chinois partis s’installer à Hongkong après avoir vécu un temps à Paris, témoignent de leur émerveillement devant les pièces réunies illustrant la civilisation de la Chine antique : “ Nous avons visité les musées d’arts asiatiques de Pékin et de Formose, mais on ne retrouve pas comme ici les objets anciens, usuels, qui évoquent l’histoire et la culture du lointain passé. Nous avons été émus par exemple par les très anciennes écritures chinoises inscrites sur des os et des coquilles. On ne voit pas que des belles choses, on plonge surtout vraiment dans le passé ! ”

Ce passé a justement était mis en perspective par les différents conservateurs responsables de chaque section de façon à faire ressortir ce que leur directeur appelle “ les grands phénomènes “ transasiatiques ”, tels que la diffusion vers l’est et le sud-est des formes religieuses indiennes par la route de la soie et par les voies maritimes, ou bien le vaste phénomène de rayonnement de la civilisation chinoise dans tout l’Extrême-Orient ”.

Faire oeuvre utile, en veillant à ce que l’intérêt pour le monde asiatique, rendu aujourd’hui plus familier grâce à son cinéma, ses livres, sa cuisine ou ses arts martiaux, repose sur des bases solides, ou encore en montrant que les histoires des grandes civilisations s’interpénètrent intimement, est une vocation pédagogique que ne désavouerait pas le père fondateur du musée.

Attrayant et profitable

“ Ce que j’aime surtout c’est l’étage de la Chine, avec tous les jolis dessins qui sont difficiles à faire ” avoue Nathan âgé de huit ans et demi. En revanche, “ je n’aime pas beaucoup les têtes khmères du rez-de-chaussée parce que c’est coupé, et cela me fait un peu peur... ”. Le succès du plan de rénovation est proportionnel à son tout nouveau taux de fréquentation : en touchant le plus grand nombre, tout âge confondu, le musée répond enfin à sa vocation.

Jean-François Jarrige s’en félicite : “ Nous sommes simplement fidèle à notre père fondateur Emile Guimet que l’on a un peu trop oublié au cours des années. A tel point que j’ai même parfois entendu dire par des savants appartenant au musée : “ que voulez-vous venir faire au musée Guimet si vous n’avez pas un minimum de sanskrit et de chinois. ” Je suis diplômé de sanskrit mais ce n’est pas cela qui m’aide à visiter la section Chine. Emile Guimet disait toujours que son musée devait être attrayant et profitable. Je crois que pour qu’un musée soit profitable, il faut qu’il soit beau et donne envie de se promener et de regarder. La chose la plus difficile, c’est de faire regarder ! Ce musée se doit donc d’être pédagogique, c’est à dire de permettre de découvrir des oeuvres, des objets des civilisations qui ont des choses à nous dire. C’était l’idée de Guimet que Confucius, le bouddha Shakya-Mouni, et tous les grands penseurs orientaux ne parlaient pas pour vingt personnes autour d’eux mais bien pour l’humanité entière ! ”

Les marbres, les boiseries, les espaces baignées de lumière naturelle et les éclairages directs savamment dosés sont donc au service des oeuvres dans la mesure où tout concourt à mettre le visiteur dans les meilleures dispositions d’esprit possibles. Le fait est qu’Emile Guimet, ce grand industriel lyonnais responsable de l’essor du groupe Pechiney et fervent orientaliste né en 1836 et décédé en 1918, pensait que son musée ne devait pas être un musée de Beaux arts, mais bien plutôt une usine de réflexion, d’idées, de découvertes. Il attachait au demeurant beaucoup d’importance aux activités scientifiques. Le musée Guimet dépasse ainsi le strict cadre des musées traditionnels en offrant par exemple au public l’accès à une bibliothèque de 120 000 volumes. Les responsables de l’établissement veulent du reste résolument inscrire la vénérable institution dans le monde contemporain.

Ils ont d’ores et déjà programmé les prochaines étapes : après l’informatisation qui n’avait jamais été faite, la saisie photographique, et la création d’une base de données solide, il s’agit désormais de mettre en place un musée virtuel en trois dimensions et de créer un site Internet qui permettra de découvrir sur le web toutes les pièces d’ici environ cinq ans. L’intérêt étant que tout le monde soit à même de travailler sur l’ensemble des collections, et d’enrichir les données.

Cette perspective doit notamment réjouir les mécènes asiatiques qui ont participé au Japon, en Corée et à Hongkong à une collecte de fonds à hauteur d’une quarantaine de millions de francs, correspondant à un pourcentage non négligeable du budget total de rénovation qui s’est élevé à environ 350 millions de francs. Des asiatiques qui, à travers leurs dons, ont montré leur satisfaction de voir Paris manifester sa ferme volonté de reconnaître les arts asiatiques en faisant de ce musée un des tous plus beaux musées d’arts asiatiques du monde.

“ Nous sommes ressentis en Asie comme une ambassade, comme une façade des civilisations asiatiques ” résume Jean-François Jarrige. “ De ce fait, nous avons pu avoir en provenance de ce continent des donations très importantes, parallèlement à celles de collectionneurs belges, suisses et français. Nous avons eu la chance de faire quelques très heureuses acquisitions d’oeuvres précieuses basées sur le marché international. Des peintures ou des sculptures appartenant à de vieilles collections avec des pedigrees bien sûr irréprochables. ” Des donations qui viennent enrichir une collection de 45 000 pièces qui font du musée Guimet à la fois une intarissable source d’inspiration pour les chercheurs et une fenêtre d’évasion riche d’enseignements pour les visiteurs.

Hugues Demeude