Sapeur-pompier magazine

L’enjeu des CPI : replacer l’humain au cœur du système

Ils étaient 10 000 dans les années 50 et sont moitié moins aujourd’hui. Les CPI rassemblent toujours pourtant dans leurs effectifs 100 000 sapeurs-pompiers volontaires ! Dix ans après l’adoption de la loi sur la départementalisation, on constate que les CPI ont été pris en compte de trois manières différentes : ceux qui ont été complètement intégrés par le Sdis, ceux qui ne l’ont pas été mais bénéficient en contrepartie d’un véritable partenariat, ceux enfin qui demeurent communaux tout en apparaissant négligés par le Sdis qui tarde à définir pour eux un projet opérationnel d’intégration. Pour ne pas laisser ces derniers CPI dans un mode de fonctionnement communal qui les isole du Sdis, les exemples des Vosges ici présenté (illustrant le premier mode de gestion intégré) et du Haut-Rhin (représentant le deuxième) permettent de prendre en compte deux possibilités de développement qui ont fait leur preuve !

 

Sur près de 200 000 sapeurs-pompiers volontaires, environ 100 000 exercent dans les Centres de Première Intervention ! Parmi eux, 65 000 sont intégrés dans les corps départementaux et 35 000 restent liés aux quelques 2 600 CPI communaux ou intercommunaux ! Le constat est éloquent : malgré l’érosion régulière du nombre de CPI ces cinquante dernières années - passant de 10 à 5 000 - ces casernes de village demeurent des acteurs indispensables des dispositifs d’incendie et de secours.
Pour autant, même s’ils occupent une place significative au niveau national en rassemblant dans leurs effectifs la moitié des sapeurs-pompiers volontaires de France, ces centres de proximité ont principalement pris souche dans la vingtaine de départements du grand quart Est de la France. Ainsi, là où l’Aube, les Vosges ou le Haut-Rhin ont vu naître au XIXè siècle et se développer sur leur territoire des centaines de CPI, des départements comme la Dordogne n’en ont jamais compté aucun. Ceci s’explique vraisemblablement par l’engagement en nombre des volontaires des corps de l’ex Garde nationale, après leur dissolution en 1870, dans ceux des sapeurs-pompiers. A leur création en 1830, les citoyens de ce grand Est de la France s’étaient fortement mobilisés pour défendre la République contre de probables incursions des armées impériales voisines. Dans les autres parties de la France, les bataillons de la Garde nationale n’ont pas eu le même succès. Résultat : les CPI, qui en sont les héritiers, ne sont pas partout présents dans l’hexagone avec la même densité. Là où il y avait beaucoup de bataillons, il y a eu beaucoup de volontaires !

Une prise en compte des CPI à géométrie variable

Dix ans après la Loi de 1996 portant sur la départementalisation des services d’incendie et de secours, comment les CPI ont-ils été pris en compte par les différents départements ? Leur nombre de 5 000 est encore conséquent, mais sont-ils toujours considérés comme des rouages essentiels du nouveau système ? Il convient d’abord de rappeler que la Loi de 1996 indique que l’intégration des CPI au Sdis n’est pas une obligation. D’où l’émergence ces dix dernières années des trois principaux modes de gestion et de prise en compte des CPI par les Sdis. Dans le cadre du premier, les CPI ont été complètement intégrés par le Sdis et activés dans le schéma opérationnel ; dans le deuxième cas, ils n’ont pas été intégrés mais ont fait l’objet d’un véritable partenariat mis en place par le Sdis ; et en ce qui concerne le troisième mode de gestion, le plus flou, les CPI demeurent communaux et sont négligés par le Sdis qui tarde à définir pour eux un projet d’intégration dans un système précis d’organisation.
Cette Loi dite de départementalisation a donc laissé à chaque Sdis, d’une part la possibilité de maintenir ou non les CPI dans le cadre d’une gestion communale, et d’autre part le soin de fixer les conditions d’intégration de ces centres. Il faut en effet noter que même dans le cas d’une complète intégration des CPI, certains Sdis ont été plus ambitieux, entreprenants, et proches des hommes que d’autres : Certains ont ainsi voulu intégrer les CPI à marche forcée en faisant en sorte de regrouper cinq centres en un, là où d’autres ont préféré faire vivre l’existant et miser d’un point de vue opérationnel sur ces unités de proximité dans le cadre d’un développement adapté.
Quoiqu’il en soit, l’important pour ces Sdis qui ont intégré leurs CPI, à l’image des Vosges, comme pour ceux qui ont souhaité ne pas les intégré tout en leur proposant un partenariat très précis, à l’exemple du Haut-Rhin, l’important était de ne laisser aucun CPI en marge. Ce qui n’est pas le cas des Sdis qui, aujourd’hui encore, laissent leurs CPI dans un mode de fonctionnement communal qui les isole du corps départemental sans les prendre en compte dans aucun système d’organisation opérationnel particulier. Observer à la loupe le fonctionnement des Vosges et du Haut-Rhin est de nature à leur fournir des enseignements.

L’utilité sociale et citoyenne de ces unités de proximité

Philippe Andagnotto est l’auteur d’un remarquable mémoire sur les CPI et leur intérêt pour les Sdis qu’il a réalisé en 2003 dans le cadre d’un DESS en management du secteur public suivi à l’université Lyon 2. Pour commencer, il n’a pas manqué de souligner l'utilité sociale et citoyenne des CPI : « Que représente aujourd'hui un CPI dans sa collectivité ? » s’interroge-t-il. « Manifestement le CPI est source de vie dans sa commune : vie associative et vie festive au travers de l'amicale, mais aussi vie citoyenne, attachement aux valeurs qui fondent notre vie en société, enfin regroupement et canalisation d'énergies qui demandent à servir. »
Comme l’évoque Bernard Sion, chef du CPI de Lerrain dans les Vosges, récemment associé à celui d’Escles avec lequel ce centre défend 1 500 habitants sur huit communes : « Nous aimons notre village pour lequel nous sommes très attachés ! C’est le creuset des valeurs. Si on peut rendre service aux habitants du village, on le fait toujours volontiers. C’est important d’être altruiste, de penser aux voisins. Il faut garder le sens du collectif ! »
Le département des Vosges s’est montré particulièrement entreprenant à l’égard des CPI. Il a non seulement fait le choix d’intégrer l’ensemble des 95 CPI mais s’est surtout montré soucieux de leur développement. Ces CPI sont venus enrichir le maillage des 5 CSP et des 30 CS, pour constituer un seul et même corps dans lequel les 1 500 sapeurs-pompiers de ces Centres de première intervention sont aussi nombreux que leurs collègues engagés dans les 35 autres Centres de secours. « Nous savons que si nous voulons conserver le volume de sapeurs-pompiers volontaires dans notre département, il est obligatoire de maintenir les cellules de base que représentent les CPI » analyse le colonel Eric Faure, directeur du Sdis des Vosges depuis 2004. « Ces 95 unités de proximité sont autant de points d’entrées dans les services d’incendie et de secours. Il est rare que le citoyen qui a envie de devenir sapeur-pompier volontaire fasse la démarche d’aller au centre de secours implanté dans le chef lieu de canton pour s’engager. Il a besoin d’avoir ce contact de proximité au village même, de discuter, se renseigner, d’être en confiance. »

Véritables points d’entrées pour le volontariat, les CPI tissent d’indispensables liens de proximité avec la population. L’engagement citoyen qu’il génère s’avère utile tout au long de l’année et particulièrement précieux durant les grandes catastrophes naturelles. En effet, comment faire face à une tempête similaire à celle de 1999 ou une inondation de grande ampleur sans cette réserve opérationnelle que constitue l’ensemble des effectifs des CPI ? La réponse est dans la question. « Si on examine les CPI sous l’aspect budgétaire, on peut dire qu’ils représentent 10 à 15% du budget de notre Sdis » souligne Claude Philippe, Président du Casdis des Vosges. « Raisonnons par l’absurde et imaginons un élu à la tournure d’esprit technocratique : il s’offusquerait sans doute de cette part budgétaire trop importante pour les finances du Sdis et n’hésiterait pas à supprimer d’un seul trait tout notre engagement auprès de ces 1 500 valeureux pompiers de CPI ! Nous avons choisi de faire diamétralement l’inverse en considérant que ces 15% sont une assurance tout risque de grande qualité. Ainsi le jour où il se produit un grave coup du sort sur notre territoire, nous avons la possibilité de mobiliser tous nos effectifs ! »

Les Vosges : contre l’uniformisation

Cette politique publique tient compte d’une logique d’organisation qui a le mérite de faire la part des choses. Une logique d’organisation qui refuse de souscrire au discours portant sur l’uniformisation de la compétence des sapeurs-pompiers volontaires de CPI, comme s’ils avaient tous la même activité opérationnelle. « Il ne faut pas que la départementalisation amène à traiter les pompiers de manière uniforme ! » explique le colonel Faure, qui reprend un des thèmes chers au Comité exécutif de la FNPF. « Il ne faut pas calibrer tous les pompiers de la même façon ! Quand on évoque les CPI, on utilise un vocable qui renferme des réalités bien différentes. Il y a des CPI comme en Haute Savoie, en Moselle ou dans le Haut-Rhin qui effectuent plus de 600 interventions à l’année, quand la majorité des autres sont organisées pour en réaliser quelques dizaines. »
Imposer une logique d’uniformisation dans un département en voulant que chaque pompier volontaire soit par exemple le plus formé possible, pareil à un Robocop des secours, revient à mettre au même niveau les volontaires de ces différents CPI. « Nous vivons dans un pays où il y a une belle hétérogénéité des compétences et des capacités demandées aux uns et aux autres » souligne Claude Philippe. « On ne réclame pas les mêmes compétences au journaliste qui présente le 20h de TF1 et à celui qui travaille en local dans un petit quotidien régional. Certes, on peut rétorquer qu’il ne s’agit pas de littérature mais du domaine des secours. Mais de la même façon, un médecin de campagne n’a pas forcément la même expérience ni la même capacité d’action qu’un urgentiste du Samu, pourtant si ce médecin arrive sur un accident de la route ou sur un malaise grave, il faudra qu’il agisse. Pourquoi aujourd’hui on ne pourrait pas admettre que le sapeur-pompier soit ‘‘calibré’’ pour son terroir et pour les missions qui lui sont attribuées… »
Cette analyse débouche t-elle alors sur une nécessaire prise en compte de « pompiers à deux vitesses » ? Celle-ci serait alors à contre courant de la Loi de 1996 et de celle portant sur le développement du volontariat qui a fait en sorte de ne pas introduire de différences, comme la FNPF l’avait défendu, entre les soldats du feu ? Non, il ne s’agit pas bien sûr de créer des « pompiers à deux vitesses », mais tout simplement de s’adresser de façon spécifique aux sapeurs-pompiers, localement implantés, en fonction de la réalité de leur engagement opérationnel. Des pompiers adaptés aux missions qu’ils ont à réaliser et aux besoins de leur territoire. « Il faut faire du sur mesure ! » résume le colonel Faure ». « Si on fait de l’uniformisation, on traite nos collègues vosgiens des CPI de Cheniménil comme ceux de Lerrain, et inversement ; ce qui revient à ne pas comprendre leurs spécificités, donc à mal employer tout ce qu’ils sont prêts à donner ! »

Logique d’adaptation, intégration opérationnelle

La politique menée par le Sdis des Vosges depuis deux ans consiste donc, d’une part, à ne pas traiter les dossiers de manière technocratique, à tenir compte du vécu historique des structures au sein de leur territoire, et d’autre part, à considérer que le CPI ne vaut que par les hommes qui le composent. Tout est donc fait pour valoriser l’aspect humain : le sapeur-pompier volontaire de CPI bénéficie donc comme tous ses collègues du corps départemental d’une logique d’adaptation, d’ailleurs prévue dans les textes réglementaires. Cette logique d’adaptation permet justement d’atténuer l’effet pervers de la Loi sur le volontariat qui avait débouché sur la création et la modélisation d’un seul type de sapeur-pompier volontaire, formé à toute épreuve. Autrement dit, si la formation pour un sapeur-pompier de 16-18 ans est la même qu’il soit issu d’un CPI ou d’un CS, car on considère que celle-ci n’est pas de nature à avoir un impact sur sa disponibilité et son engagement, par contre la formation de pompiers de 30 et plus qui souhaitent s’engager dans un CPI peut être organisée différemment dans le cadre d’un parcours personnalisé. De manière notamment à bien faire coller la formation dont a besoin le pompier dans son activité avec ses disponibilités.
Car finalement, le maître mot de ce projet vosgien réside dans la meilleure intégration possible des CPI dans l’organisation opérationnelle. Un projet qui, s’appuyant sur la force que représentent ce maillage et cette implication des CPI, fait en sorte de leur donner les possibilités de leur pérennité.
«Au-delà de l’intérêt social et politique (des CPI), la question de la départementalisation constitue un point capital puisque il est clair que cette départementalisation est de nature soit à faire reconnaître l'intérêt opérationnel des CPI, soit à en faire douter » note Philippe Andagnotto dans son mémoire. « Pour les départements ayant un nombre élevé de CPI, certains considèrent que la question de l'intérêt opérationnel des CPI n'a pas lieu d'être posée tellement sa réponse est évidente. D'autres se posent plus de questions sur l'intérêt opérationnel d'une partie des CPI, tout en leur reconnaissant le rôle de vivier. D'autres encore considèrent que les CPI n'ont aucun intérêt opérationnel et justifient ainsi leur faible investissement en la matière. »
Dans le cas des Vosges, il s’agit de tout mettre en œuvre en direction des personnels afin qu’ils puissent gérer du mieux possible leur engagement local au CPI et l’appui qu’ils peuvent donner au CS, en étant totalement intégrés dans la logique de fonctionnement du CS. Les volontaires de CPI sont donc loin de n’être qu’une réserve de sécurité civile, comme parfois dans d’autres départements. Autrement dit, ils ont une formation lors de la FIA qui leur permet d’intervenir au sein du CS, par exemple dans les gardes d’intégration du samedi-dimanche, et de pouvoir faire du VSAV, du FPT…« Ce n’est pas à l’homme de s’adapter à la structure, mais à la structure de s’adapter à l’homme » explique le colonel Faure. « Et le système que nous avons mis en place va permettre d’utiliser au mieux les sapeurs-pompiers volontaires des CPI dans leurs missions de base qui est le premier secours sur leur territoire ! Par exemple, dans le cadre de la refonte du système d’alerte, tous les CPI vont être équipés des outils informatiques d’alerte, et chaque pompier sera doté d’un Bip. »

Prompt secours de proximité

Dans ce projet vosgien qui est en train de se mettre en place, l’enjeu que représentent les CPI dans le domaine du premier secours à personne, du prompt secours, est très intéressant. Ainsi, selon le plan d’équipement 2006-2007 dédié aux CPI voté par les élus, chaque CPI aura son sac de l’avant avec son DSA. Ainsi, en cas d’alerte pour un problème cardiaque, le VSAB sera bien sûr engagé mais avec aussi la possibilité pour le CPI d’agir. Etant entendu que l’engagement des véhicules et des personnels se fera dorénavant en totale complémentarité avec le CS, avec même la possibilité de mettre en place des équipages combinés selon les disponibilités des uns et des autres.
Le CPI de Cheniménil-Docelles, issu du rassemblement de deux CPI en 2000, qui se situe à 12km du CSP d’Epinal et 13km du CS de Bruyère, a vécu cette montée en puissance. « Avant la départementalisation, il n’y avait pas d’activités de secours à victime. Maintenant, c’est le cas et cela motive davantage les personnels. Nous avons du nouveau matériel, et plus d’interventions ! » souligne l’adjudant chef Fabrice Clément, 33 ans, qui dirige ce centre de 32 sapeurs-pompiers volontaires à l’effectif réalisant 150 interventions à l’année dans un bassin de communes de 3 000 habitants. « On intervient sur les accidents de voie publique, avec le sac de l’avant et le DSA : c’est le CS Bruyères qui a le véhicule et les moyens de secours routiers. Le secours à personne occupe une place prépondérante : nous avons sauvé plusieurs vies d’habitants de la commune de Cheniménil, grâce à des massages cardiaques, avant l’arrivée du VSAV de Bruyères. Les 5 à 10 minutes gagnées avant l’arrivée de l’ambulance sont importantes, primordiales dans l’intérêt des victimes. »

Le Haut-Rhin : non intégrés, mais partie intégrante

« Il existe quelques départements où les CPI, restés sous la responsabilité des communes, sont considérés comme partie intégrante du dispositif de secours départemental » remarque Philippe Andagnotto dans son étude. C’est le cas notamment du Haut-Rhin où aucun des 280 CPI n’a été intégré au Sdis. « Dans notre département, il y a des CPI dans des communes de 200 à 13 000 habitants » explique le colonel Alphonse Hartmann, Président de l’Union départementale du Haut-Rhin depuis 1995. « Les sapeurs-pompiers volontaires dans nos CPI sont au nombre de 4 000, ce qui explique pourquoi ces centres n’ont pas été intégré : cela aurait été très complexe et coûteux. Mais en contrepartie, le Sdis s’investit beaucoup. Notamment pour tout ce qui concerne la formation. Elle se fait à l’Ecole départementale ou dans les centres de secours, sous l’égide du Sdis. C’est exactement la même formation que nos 3 000 collègues des Centres de secours départementaux. Tous les CPI qui s’engagent à faire du prompt secours sont dotés de DSA, et donc particulièrement bien formés et recyclés. »
Cette organisation territoriale s’appuie sur une culture du volontariat ancrée très profondément en Alsace. L’engagement citoyen dans les corps de sapeur-pompier communaux est si bien valorisé par la population que presque tous les villages possèdent leur caserne. C’est un véritable engouement, relayé par l’esprit associatif des Amicales. Chacune d’entre elle anime le village. Ainsi, à l’initiative de l’Amicale, chaque CPI peut créer sa section de JSP sous la houlette de l’Union départementale qui les fédère. Résultat : le Haut-Rhin compte 1 300 JSP ! Dans le Haut-Rhin, l’animation citoyenne se conjugue avec l’efficacité opérationnelle, avec le souci constant de conserver l’humain au cœur du système.

Hugues Demeude