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Prolifération d'espèces exotiques par le biais des eaux de ballast.

Depuis les années 80 les espèces microbiennes, végétales et animales se déplacent d'une manière nouvelle dans l'océan mondial. Absorbés dans les eaux de ballast des navires qui entretiennent le commerce maritime international, ces espèces sont introduites dans un nouvel écosystème côtier et deviennent pour certaines d'entre elles de redoutables prédatrices pour le milieu qu'elles colonisent. Les répercutions sur l'écologie, l'économie, la société et l'industrie sont devenues si graves que les experts scientifiques leur ont déclaré la guerre...

" Il y a plus d'espèces dans le détroit de Long Island, dans la baie de San Francisco et dans le port de Los Angeles cette année que l'année précédente. Le même constat est également à faire pour la plupart des estuaires et des ports des Etats-Unis ainsi que dans tous les endroits du monde qui entretiennent un commerce maritime régulier ", expliquait dans une revue américaine en 1995 Jim Carlton, un grand spécialiste de l'écologie et de la biologie marine. Deux ans plus tard, ce phénomène qui pouvait passer pour anodin est devenue l'une des inquiétudes majeures des naturalistes de nombreux pays, à commencer par les Etats-unis, qui n'ont pas hésité récemment à lancer une pétition dans laquelle on peut lire : " nous sommes en train de perdre la guerre contre l'invasion et la prolifération des espèces exotiques ".
La raison de cette prise de position alarmiste de la part des scientifiques américains est simple : dans l'océan mondial, les espèces microbiennes, végétales et animales se déplacent depuis les années 80 d'une manière nouvelle, et ont la fâcheuse tendance à se fixer sur de nouveaux milieux au détriment des espèces indigènes.
L'exemple qui peut donner la mesure la plus juste de ce fléau aux Etats-Unis est sans aucun doute l'introduction accidentelle dans les grands lacs, et dans tout le bassin versant du Mississipi, de la moule zébrée (Dreissena polymorpha) issue de la mer Caspienne. Cette moule, qui se reproduit à un rythme très rapide, s'est si bien acclimatée au milieu des grands lacs qu'elle a envahi leurs écosystèmes et l'ensemble des biotopes. En colonisant le milieu, la moule zébrée s'est non seulement mise à causer d'irréparables dommages à la biodiversité (on estime que d'ici 10 ans elle va réduire de moitié le nombre d'espèces dans le bassin versant du Mississipi), mais elle provoque aussi depuis quelques années de terribles dégâts financièrement très coûteux sur les voies d'eau et sur les canalisations des industries environnantes.

3 000 espèces sont déplacés chaque jour par les navires
Plusieurs vecteurs peuvent expliquer ce transfert et cette introduction d'organismes marins d'un lieu à un autre de la planète : l'aquaculture qui importe de façon volontaire afin de les élever des mollusques bivalves, des crevettes ou des poissons ; l'activité des aquariums qui transfèrent de grande quantité de plantes et des poissons d'ornements ou encore des invertébrés. Mais le vecteur majeur, source des invasions biologiques actuelles, est sans conteste le transfert par le biais des eaux de ballast des navires. Quand ils font des navettes sur les mers, alors qu'ils sont vides ou légèrement chargés, les navires ont en effet coutume de remplir les ballasts d'eau de mer afin d'ajuster leur équilibre longitudinal et transversal. Les eaux de ballast sont pompées directement dans un port, transportées dans un autre et vidées au moment où le navire se charge d'une nouvelle cargaison. Les ballasts sont d'énormes réservoirs dont la contenance peut aisément atteindre 50 000 tonnes pour les gros transporteurs. Or en se remplissant d'eau de mer, ces réservoirs de ballast des navires aspirent tout naturellement par pompage une grande quantité d'espèces microbiennes, d'algues, et d'animaux divers. Les scientifiques estiment qu'en un seul jour les navires déplacent plus de 3 000 espèces animales et végétales dans l'océan mondial. Une étude plus précise menée par Stéphane Gollasch de l'université de Hambourg en Allemagne a permis d'évaluer l'introduction de nouvelles espèces marines dans les ports allemands. Ce scientifique, le seul en Europe qui travaille depuis plusieurs années sur la problématique du transfert d'espèces par les eaux de ballast, a collecté dans les réservoirs de ballast des navires, ou encore sur leur coque, plus de 400 espèces allant de la micro-algue au poisson de 20 cm de long. Selon ses évaluations, il estime que le nombre de spécimens introduits de la sorte dans les ports allemands s'élève chaque jour en moyenne à 2,7 millions, soit 88 individus évacués toutes les secondes des réservoirs de navires.

Certaines espèces non-indigènes deviennent des pestes
Qu'il y ait autant d'espèces transportées d'une région à une autre du monde n'a rien d'étonnant tant le trafic maritime mondial s'est intensifié ces dernières décennies. Dans les dix dernières années, l'intensité de la navigation n'a fait que croître. Ainsi en 1995 (selon les derniers chiffres disponibles de l'OCDE) les échanges par voie maritime ont atteint un nouveau record avec 4 700 millions de tonnes (+ 3,8% par rapport à 1994). Durant cette même période, les navires ont eu tendance à alléger leurs structures lors de leur construction en misant sur une augmentation de la quantité des ballasts afin de pourvoir à leur stabilité. Les eaux de ballast déchargées dans les ports et dans les zones d'attente ont donc considérablement augmentées. Or, deux facteurs permettent aujourd'hui aux espèces exotiques contenues dans ces eaux déplacées de s'établir et d'envahir certains systèmes côtiers. D'une part, la rapidité croissante des déplacements des navires favorise la meilleure conservation de ces espèces dans les réservoirs des navires ; d'autre part, l'amélioration de la qualité de l'eau et des systèmes côtiers dans une grande partie du monde, telle qu'elle se manifeste depuis une vingtaine d'années, apparaît être un phénomène propice à la propagation des espèces exotiques, ce qui n'aurait sans doute pas été le cas si ces milieux avaient été pollués. Propagation d'espèces dont la liste établie par un groupe d'experts spécialisés sur les aspects scientifiques de la pollution marine (GESAMP) semble n'en plus finir.
Certains déplacements d'espèces inquiètent tout particulièrement les spécialistes : la moule zébrée (Dreissena polymorpha) issue de la mer Caspienne et qui envahit le bassin versant du Mississipi ; le cténophore Mnémiopsis leidyi (animal marin qui ressemble à une méduse et qui est dépourvu de cellules urticantes) issu des côtes américaines et qui s'est implanté dans la Mer Noire provoquant de redoutables nuisances sur les écosystèmes. A ces deux invasions considérées comme de véritables pestes, on peut citer d'autres espèces qui sont également prédatrices et nuisibles quant à la biodiversité : le crabe vert Carcinus Maenas issu de l'Atlantique et qui s'est développé sur les systèmes côtiers de la Californie centrale ; la palourde chinoise Potamocorbula amurensis transportée dans la baie de San Francisco et qui consomme dans cet environnement une grande quantité de phytoplancton ; l'étoile de mer Asterias amurensis originaire des côtes japonaises se retrouve aujourd'hui de façon très abondante et forcément préoccupante en Australie du sud et en Tasmanie. Dernier exemple dramatique, c'est celui de l'invasion de l'algue tropicale Caulerpa taxifolia sur les côtes méditerranéennes et notamment en France. Alexandre Meinesz, professeur de biologie à l'université de Nice-Sophia-Antipolis, spécialiste de la végétation sous-marine, écrit dans le livre qu'il consacre à cette espèce ('Le roman noir de l'algue tueuse', éditions Belin, mars 1997) : " (cette) algue prolifique représente avant tout une menace écologique. Toutes les études conduisent à prévoir une extension illimitée. Son contrôle est d'année en année plus difficile et son éradication, envisageable au tout début, est maintenant classé au rang des utopies. L'introduction de cette algue hostile risque ainsi d'être le départ d'un profond bouleversement de l'environnement littoral méditerranéen. "

Les spécialistes de la biologie marine font pression
Quelles peuvent être aujourd'hui les solutions pour stopper de telles invasions ou tout du moins pour atténuer les effets de ces phénomènes? Déjà en 1995, Jim Carlton écrivait dans le bulletin international des sciences de la mer : " Les répercutions sur l'économie, la société, l'industrie et l'écologie nous incitent à limiter à l'avenir le nombre d'invasions dans l'océan, tout comme les mesures de quarantaine en agriculture visent à limiter les invasions sur les terres. " Les réglementations adoptées par les autorités américaines, canadiennes et australiennes peuvent servir d'exemples à une communauté internationale qui commence à se préoccuper très sérieusement de ce problème. En mars 1996, le sénateur John Glenn de l'Ohio a soumis au Congrès son projet de loi qui a été adopté sur 'l'invasion des espèces au niveau national' visant à réguler les échanges d'eau de ballast. Mais cette volonté de régulation est encore abstraite et sa mise en application se heurte à des contraintes techniques mises en évidence par les professionnels du transport maritime. Ainsi, la solution selon laquelle les eaux de ballast des navires ne doivent pas être pompées ni déversées près des côtes est encore difficilement réalisable car ces opérations de ballastage en haute mer sont, selon les transporteurs, dangereuses et coûteuses.
Les scientifiques quant à eux souhaitent être entendus : ils veulent aboutir à une véritable stratégie de prévention et d'actions contre ces nouveaux envahisseurs qui soit à la fois pragmatique, globale et coordonnée au niveau international. Des solutions sont par exemple proposées afin de stériliser les eaux de ballast : produire des chocs électriques dans l'eau du navire, stériliser ces eaux en utilisant des ultra-violet, ou encore les réchauffer. Toutes ces technologies sont étudiées par des comités scientifiques dans le cadre de programmes de recherche qui ont cours en Australie, au Japon, au Canada, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou encore en Norvège. Le conseil international pour l'exploration de la mer (CIEM), en coordination avec l'organisation maritime internationale (OMI) et la commission océanographique intergouvernementale de l'Unesco (COI), s'est réunie en avril dernier à la Tremblade (près de La Rochelle) afin de faire le bilan sur les différents travaux scientifiques menés sur les eaux de ballast. Si l'union fait la force, il reste à espérer que cette nécessaire concertation entre scientifiques leur permettra de gagner " la guerre contre l'invasion et la prolifération des espèces exotiques ".

Hugues Demeude